Entretien de Eduardo Veiga à São Paulo le 20 octobre 1999, réalisé et mise en forme par Luiz Jean Lauand.
Source: Revista VIDETUR – 9, nov. 1999
Luiz Jean Lauand est professeur titulaire à la Faculté d’Éducation de l’Université de São Paulo, Département de Philosophie et Sciences de l’Éducation. Nous remercions l’auteur de son autorisation de reprendre ce texte.
Traduit par Pol Briand. La première lettre de chaque paragraphe renvoie à l’original portugais.
“Ou mato ou morro” :
ou je me cache dans le maquis (mato),
ou je m’enfuis vers le bidonville (morro)1…
LJ: Peu de capoeiras2 réfléchissent sur leur art et peu d’intellectuels connaissent la capoeira “de l’intérieur”. Tu as été assistant de Maître Bimba et, d’autre part, vice-recteur d’université. Dans cette situation privilégiée, pourrais-tu nous parler de tes débuts dans cet art et de la capoeira comme vision-du-monde?
EV: Avant toute chose, je voudrais faire de mon témoignage un hommage à mon professeur de capoeira, et, par conséquent, de vie, le grand Maître Bimba, dont le centenaire de la naissance sera célébré le 23 novembre (1999).
J’ai commencé à jouer la capoeira au milieu des années 1940. Je veux observer tout de suite que la capoeira se “joue”; ce n’est pas un “art martial” aux origines agressives; nous y reviendrons. J’étais alors assez jeune, j’étais élève du Collège Mariste de Salvador. Je me suis inscrit dans la capoeira comme activité complémentaire à ma formation personnelle. Choisir Maître Bimba, c’était suivre la voie naturelle de l’excellence : Bimba était déjà reconnu comme un grand capoeiriste.
Aussi curieux que cela puisse paraître, l’Académie de Maître Bimba se trouvait à l’époque dans une rue connue pour la prostitution, la rue des Orangers3. Marcher dans cette rue, c’était déjà apprendre; pour arriver à l’académie, il fallait être disposé à affronter d’éventuels problèmes. Le trottoir était étroit, une seule personne pouvait passer et il n’était pas rare qu’un “vrai homme”4 – du genre de ceux des quartiers chauds – provoque les passants… Donc nous marchions toujours au milieu de la rue.
Ainsi, le lieu même de l’académie enseignait déjà deux leçons très utiles à la mentalité du capoeira2 :
- éviter l’affrontement inutile, ici éviter le trottoir étroit, et
- éviter de s’exposer inutilement au danger en passant près des portes d’où aurait pu surgir par surprise une agression.
Le rituel d’enseignement de Maître Bimba commençait par une sélection rigoureuse de ceux qui s’inscrivaient et de ceux qui pouvaient continuer dans l’école, aussi bien en termes de capacité physique qu’en termes de comportement envers les camarades et envers le maître. C’est pourquoi l’école avait un Règlement, une espèce de code interne qui guidait la conduite des disciples, peut‑être le premier code écrit pour l’apprentissage du comportement du capoeiriste; un tel “code” serait impensable, par exemple, dans la capoeira de Angola, extrêmement fluide et spontanée… Dans ce règlement, on trouvait des normes comme par exemple, garder le silence pendant la pratique et observer attentivement le jeu des camarades5. Maître Bimba était un éducateur très sensible aux phases de progrès des élèves, il savait extraire le potentiel de chacun et évaluer ses possibilités.
La phrase que j’ai inventée, un peu en plaisantant, “Ou mato ou morro” (au sens de “Ou je me cache dans le maquis, ou je m’enfuis dans le bidonville…”), indique, si on la prend au pied de la lettre (“Ou je tue, ou je meurs…”) une attitude téméraire de courage irresponsable; tandis que l’on pourrait confondre l’interprétation plaisante avec de la lâcheté pure et simple. En vérité, la capoeira n’est ni l’une, ni l’autre. La capoeira apparaît comme une objectivation, comme une concrétisation de la mentalité de l’esclave, soumis à une situation d’injustice désespérée, sans avoir personne à qui recourir contre l’arbitraire de ceux qui le dominent. Quelle défense convient dans une telle situation? Comment survivre? C’est ainsi que s’est développée, d’une façon plus ou moins inconsciente, mais profondément rationnelle, une technique, un art, un jeu, un moyen (ou peut‑être le seul moyen) d’être et de vivre ou survivre. Ceci correspond à deux situations vécues historiquement :
- l’affrontement direct des esclaves désespérés avec le puissant système des maîtres (“mato ou morro”, au sens literal “tuer ou mourir”), et
- l’esquive de toute confrontation (se cacher dans les bois), cherchant dans le maquis un espace sur lequel une forme de vie indépendante serait possible: le marronage dans les quilombos6
Cette dernière attitude est la base de la capoeira : se soustraire ou, au moins, chercher à minimiser les horreurs de l’esclavage, à la recherche d’une vie libre et digne, dans la mesure du possible, en évitant l’affrontement inégal. Il est intéressant à ce propos d’observer que les Hollandais7 s’étonnaient déjà de la familiarité, de la facilité, de la désinvolture avec laquelle les esclaves se déplaçaient à travers les bois et les collines… C’est ainsi que se comprennent certaines “règles” (naturellement, non écrites…) de la capoeira dans sa forme originelle, celle qui a été à l’origine de grands maîtres comme Bimba, comme par exemple:
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Vigilance dans l’observation de l’adversaire et du milieu. Il ne s’agit pas de prendre l’initiative de l’agression, mais d’esquiver un dommage possible. L’observation attentive montre la dimension réelle du danger et les voies de fuite. Pour un esclave, du “boçal”, récemment débarqué des navires négriers, au “ladino”, déjà acclimaté ou au “crioulo” né au Brésil, n’importe quel blanc était un agresseur potentiel… Le capoeiriste doit observer si l’agresseur potentiel a une veste, ouverte ou fermée; si elle est ouverte, il pourrait en tirer rapidement une arme…
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Toujours prendre le rôle de l’agressé ou de l’innocent. Comme la situation de l’esclave est celle d’un abandon social et juridique complet, être considéré comme un agresseur équivaut à la mort. De là la malice du capoeira2 : il frappe, mais comme s’il était battu; s’il reçoit un coup, il doit crier et pleurer comme si la douleur était bien au delà de ce qu’elle est, provoquant de la compassion ou du mépris… Il peut se répandre en supplications alors qu’il prépare un coup fatal…
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Tant que le coup ne tue pas, il est supportable. En tous cas, il y a toujours une expectative et, à la première opportunité réelle, le capoeiriste applique son coup (de là, la nécessité de la rapidité et du réflexe, y compris à partir d’une situation immobile). Pour le dire en forme de plaisanterie: à la première opportunité, ce n’est pas qu’il rend la monnaie, c’est plutôt qu’il “garde tout”…
Naturellment, il y a plusieurs niveaux de “capoeirisme”, adaptés aux divers degrés de “parcage”8 social… En tous cas, cette malice pour la lutte, cet art qui est aussi une technique, trouve une représentation symbolique dans le jeu entre amis, qui s’amusent à la capoeira (maintenant transformée véritablement en art), entre rythmes, danses et chants:
Água de beber.
É Água de beber camarada…’Faut boire de l’eau
Vrai, ’faut boire de l’eau camarade…
L’esthétique a remplacé la violence et, aussi en ce sens, on peut parler d’une éducation par la capoeira, indépendamment de n’importe quelle intention de défense ou d’attaque. La capoeira survit même en dehors d’un contexte d’esclavage: elle gagne une vie propre, pour ainsi dire, et s’émancipe des situations inhumaines qui sont à son origine.
D’un autre côté, beaucoup d’aspects des relations de travail au Brésil (et, comme on le sait, aussi du syncrétisme religieux ou du football etc.) sont apparentés à la mentalité que nous sommes en train de décrire. Il ne s’agit pas seulement d’esclavage formel; à la limite, un travailleur mal payé qui fait la grève du zèle et s’efforce consciemment d’en faire le moins possible (en conservant, naturellement, en présence du chef, les formes externes des bonnes dispositions, de la sollicitude, de l’intégration dans l’entreprise, etc.), “pratique la capoeira”. Un garçon de courses est chargé d’aller remettre une correspondance urgente à une adresse pour laquelle il y a une heure de trajet. Il obéit volontiers à l’ordre, sort rapidement, et, à peine tourné le premier coin de rue, commence à améliorer son jonglage, en faisant tourner le dossier avec art et maîtrise sur la pointe de son index droit; il se repeigne devant les vitrines des boutiques; à la première salle de jeux, il développe au flipper d’autres capacités. Quand il rentre après trois ou quatre heures, il se plaint d’un mal de tête (la circulation infernale, les manifestations de grévistes…) et demande à la secrétaire le remboursement d’un soit-disant taxi qu’il a dû prendre (“comme le chef a dit que c’était urgent…” ).
De ce point de vue, et en tant d’autres aspects, la capoeira – totalement incorporée à la mentalité nationale – est une importante clé de l’interprétation du Brésil. Il ne s’agit pas de “resquille”9 ou de paresse, mais d’un phénomène complexe qui inclut un régime d’esclavage qui persiste sous une forme déguisée: pourquoi l’esclave s’impliquerait-il dans quelque chose qui ne lui appartient ni ne lui profite en aucune manière? Et n’oublions pas que “esclave” est un concept relatif: il ne cesse d’y avoir des esclaves que lorsqu’il n’y a plus de garde-chiourme10… C’est dans cette ligne que se trouve la pensée aiguë d’auteurs comme Anande das Areias et Nestor Capoeira11.
Il est évident que la capoeira traduit des réalités très distinctes de celles véhiculées par les arts martiaux, disons, comme le jiu-jit-su, le karaté ou le ninjutsu & co. Le Brésil est différent; le Brésilien évite le choc frontal: il peut te détruire, mais toujours avec l’air d’une victime ou de qui ne cherche rien du tout…
Évidemment, toute cette mentalité dont nous parlons peut dégénérer en une grave situation de chaos – comme il est arrivé à la fin du siècle dernier avec les “maltas”12 capoeiristiques de Rio de Janeiro ou comme il arrive aujourd’hui avec certains politiciens brésiliens… D’où la valeur de Maître Bimba qui, comme dirigeant charismatique, a cherché à rationaliser un code d’honneur et à créer une elite de la capoeira: pratiquer l’art de l’esclave avec l’âme du prince! Celui qui ne se consacrait pas sérieusement à l’étude ou au travail, était exclu de l’académie. Aussi bien, soit dit en passant, beaucoup d’esclaves nègres venaient de familles nobles africaines et, pour certains, avec un niveau culturel très supérieur à celui de leurs maîtres.13
LJ: Quels autres aspects soulignerais-tu à propos des pratiques de la capoeira? Et que dirais-tu de la capoeira comme recours éducatif?
EV: J’étais très jeune à l’époque; la préparation pour les difficultés de la vie a été un aspect important de ma formation. En langage de capoeira, “tirer14 un élève” signifie l’instruire. Vous autres, professeurs de philosophie de l’éducation, vous pouvez explorer les riches suggestions de ce terme : un enseignement dans lequel le professeur s’adapte à la capacité du disciple, comme qui “tire” pour faire afleurer le jeu propre à chacun. Eh bien, qui a eu la chance d’être “tiré” par maître Decanio, se souvient certainement comment, dès que l’entraînement commençait, il cherchait à alerter par une tape soudaine et rapide, sans blesser, mais suffisante pour rendre mal à l’aise ou furieux celui qui la recevait. À la leçon suivante et par la suite autant de fois que nécessaire, Decanio répétait ce geste… C’était un stimulant plutôt amer, cependant, en deux ou trois fois – ou un peu plus – le remède atteignait l’effet désiré. Et Decanio cherchait déjà un autre pour lui administrer son remède peu conventionnel et amer. Nous, les apprentis, nous prenions conscience du fait que celui qui n’observe pas bien, “prend des coups dans la figure”, littéralement. Il nous enseignait à rester attentif aux possibilités d’agression de l’adversaire.
Un autre souvenir “pédagogique”. Les entraînements de vigilance de maître Bimba étaient moins drastiques, mais plus excitants. Il avait un sifflet. Dans la situation d’entraînement, deux élèves devaient s’affronter. L’un des deux prenait une arme avant la lutte, mais ne pouvait s’en servir qu’au coup de sifflet. Le signal valait aussi bien pour l’autre: au coup de sifflet, il pourrait réagir. Bien sûr, seul Maître Bimba connaissait le moment où le signal allait retentir. Il le donnait selon l’apprentissage. C’est que pendant la lutte, il y a des moments opportuns, et d’autres qui ne le sont pas, pour sortir une arme. On peut en dire autant du moment de s’en emparer ; au point que, même si l’on est capoeiriste, l’autre pourrait vous prendre l’arme, prévoyant le moment où vous allez la sortir. Évidemment, seulement après l’ordre d’action autorisée par le sifflet. Dans cette situation, la capoeira fonctionne aussi comme une métaphore de la vie: il y a un moment juste pour agir pour attaquer ou défendre.
Une troisième situation concerne l’entraînement de deux débutants, qui avec le temps améliorent graduellement la précision, la vélocité et la grâce dans les séquences de coups. Les élèves les plus avancés percevaient que les formés, quand ils les “tiraient” vers plus de vitesse, avaient soin de ne pas les atteindre, arrêtant le coup à quelques centimètres du point d’impact. Ce geste rendait possible la progression de l’élève dans une séquence de coups et de contre-coups. C’est pourquoi les semelles et les pointes des baskets noires de Achille Gadelha étaient bien connues des élèves. Elles faisaient beaucoup sursauter, à tout instant elles se trouvaient devant la poitrine ou le visage perplexe des apprentis. C’était le résultat des “benédictions” (coup de pied frontal) et “marteaux” (de côté) ou “armadas soltas estancadas” (coup tournant). N’est-ce pas là le rôle de tout véritable professeur et éducateur qui aide l’élève en lui montrant les difficultés et le moyen de les surmonter, sans le massacrer, mais en le faisant pas mal suer? C’est dans ce climat de solidarité et de confiance, qu’au son du berimbau on chante vraiment:
Água de beber.
É Água de beber camarada…’Faut boire de l’eau
Vrai, ’faut boire de l’eau camarade…
Il n’est pas toujours approprié de retenir un coup. Dans une “armada solta”, au cas où on plie la jambe au milieu du chemin pour ne pas blesser l’adversaire, ça peut ne pas être une bonne alternative. La perception doit être concentrée aussi sur l’ébauche de défense que l’élève fait… Et le temps est très court pour décider que faire. Dans le cas où l’on applique un balayage (“rasteira”) aux mains pendant les “aús” (rotation descendante en remplaçant l’appui des pieds par les mains) successifs, la façon correcte pour celui qui applique le balayage est de le faire à grande vitesse, parce que sinon il ne trouvera rien à tirer. Cependant, s’il trouve la main appuyée, il faut la faire glisser avec une grande vigueur. Ça facilite le “rolê” (virage) de défense de l’adversaire. Cet entraînement est fait dans le cours de spécialisation15. En fonction de ce que je viens d’expliquer, “capoeirer”, c’est savoir:
a) appliquer des coups “au ralenti”, suavement et gracieusement ;
b) lancer des coups à grande vitesse à partir d’une situation de repos ;
c) modifier la trajectoire d’un coup ou le retenir en vue de la perception de quelque chose de “nouveau” après avoir lancé le coup de défense ou d’attaque ;
d) pendant le jeu de capoeira, ce qu’on observe est une “séquence” de coups porté à une vitesse de la lenteur presque imperceptible à la rapidité que la vue arrive à peine à suivre. Le milieu ambiant des coups est la ginga : et le rythme et la vitesse suivent la cadence de l’orchestre, souvent composé d’un seul berimbau plaintif16.
e) La ginga est si importante qu’elle apparaît seule dans l’article 5 du Règlement de Bimba et le balancement de la ginga est le contenu programmatique de la première leçon. Ce gingado est comme une rampe de lancement pour envoyer un violent coup de tête ou se défendre par un aú avec rolê pour sortir du rayon d’action de l’adversaire, qui vous cherche mais ne sait plus où vous trouver. En se balançant dans la ginga, le capoeira2 détermine les distances les plus appropriées, y compris pour “attacher le jeu”17 de l’adversaire. On peut décrire le gingado autant qu’on veut, il y a toujours de l’inattendu chez l’adversaire: il cache des ruses et peut même ne rien vouloir dire du tout. Il simule et dissimule autant qu’il cache ou engendre des coups ou des défenses. C’est dans le gingado que les ornements et les feintes s’harmonisent. Quand il est bien fait, l’adversaire cherche, et ne trouve rien ; ou bien trouve, sans s’y attendre, ce qu’il ne cherchait pas… C’est de la malice pure.
f) On utilise l’expression “jouer la capoeira” de la même manière que l’on peut dire de quelqu’un qu’il joue quand il manoeuvre avec facilité, ou qu’on parle de quelqu’un qui “joue du couteau”. Alors le capoeira2 est celui qui est habile au maniement d’armes, comme dans l’escrime de fleuret ou d’épée. Sauf que ses armes par excellence sont les doigts, les mains ouvertes ou fermées de face, de côté ou en “manchette”, les pieds. Les articulations légèrement pliées et la tête sont aussi utilisées. Sans doute, on apprend aussi à se servir d’armes simples et conventionnelles ou improvisées18
g) On joue aussi comme jouent les enfants. C’est apprendre en jouant – c’est montrer qu’on sait sous une forme joyeuse. Pour cette raison le capoeiriste ne blesse pas quand il joue en situation d’apprentissage ou de démonstration. Il garde le sourire quelquefois un peu madré de celui qui s’est tiré avec facilité d’une situation difficile ou d’un piège. Ce sourire peut aussi représenter un peu de moquerie face à un autre qui ne s’est même pas rendu clairement compte de ce qui est arrivé, ou, pour mieux dire, de ce qui aurait pu arriver…
Tous ces enseignements sont centrés sur le modèle d’être et d’apprendre de Maître Bimba (sans rien enlever aux autres grands maîtres), qui sans aucun doute est une référence ferme sur la question.
Moi, dans ma vie personnelle aussi comme professeur (et professeur de professeurs), je reviens sans cesse à la capoeira comme métaphore de la vie: vivre, c’est “capoeirer”. Et il y a aussi une mentalité de capoeira, même quand tu n’est pas l’opprimé. Une fois, il y a trois ans, un voleur est entré dans ma maison: moi et ma femme nous nous sommes réveillés alors que l’individu nous menaçait avec une barre de fer. Je ne sais pas comment, d’un bond j’étais à côté de lui ; surpris, il s’est enfui. Je lui ai couru après, tout‑à‑fait furieux, mais seulement jusqu’à la porte : au delà, je l’ai “poursuivi” un peu, mais pas pour le rattraper (c’est de la capoeira pure), c’était seulement pour l’encourager à fuir, rapidement et loin. Comment ai-je réussi à faire ce bond? Je n’en sais rien! Inconsciemment, je m’étais programmé (la capoeira est observation et anticipation) pour, dans ce genre de situation, “me transformer en bête” (un voleur, par définition, n’a pas tellement peur d’un homme, mais il n’y a pas d’homme qui n’ait pas peur d’une bête…).
Pour résumer, je dirais que oui, la capoeira représente une vision du monde, marquée par un ensemble d’attitudes de défense en situation de forte inégalité : que l’opposant soit un garde-chiourme10 ; un gouvernement (il y a des entreprises qui pratiquent contre le gouvernement la capoeira fiscale…) ; un professeur, père ou sergent oppresseur ; un kidnappeur (j’ai lu récemment dans l’Estadão19 les conseils de la police au cas où vous seriez enlevé et c’était un “manuel de capoeira”: ils conseillaient par exemple, de ne pas dévisager, ne pas discuter, ne dormir que quand le surveillant est éveillé et vice-versa; etc.); ou même de défense contre le monde comme un tout, toujours menaçant pour la fragilité humaine. Pour cette raison, on rencontre des aspects de capoeira dans n’importe quelle culture dans laquelle il y a des situations d’oppression. La capoeira ne se base pas sur l’agression positive ni sur la simple résignation passive; c’est la défense rationnelle portée à la limite du possible, sous l’apparence d’un jeu, fait de ginga et d’amusement.