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La capoeira dans les rapports de police au Brésil (1789–1890)

Étude des mentions de la capoeira dans les rapports de police et la législation brésilienne du XIXe siècle : arrestations, points de vue divergents, propositions de loi et intégration au Code pénal en 1890.

Première mention de « capoeira » : 1789

Le mulâtre Adão, esclave de Manoel Cardoso Fontes qui l’avait acquis enfant, devint un homme robuste, obéissant et travailleur, servant aux tâches domestiques. Manoel décida de le louer à l’extérieur comme manœuvre, porteur ou n’importe quel autre travail de force. Adão devint ainsi une source de revenus pour son maître.

Avec le temps, l’esclave timide devint plus indépendant et désinvolte. Il commença à rentrer tard, longtemps après la fin du travail. Ses réponses aux questions de son maître étaient incohérentes. Jusqu’au jour où il ne rentra pas. À la surprise de Manoel, qui sans doute l’imaginait enfui vers un quilombo, un des ces campements d’esclaves en fuite en dehors de la ville, il retrouva Adão en prison, impliqué dans une bagarre entre capoeiras qui avait causé un mort.

Le procès innocenta Adão du meurtre, mais le condamna, pour capoeira, à 500 coups de fouet et deux ans de travaux forcés au service de l’aménagement urbain.

Son maître, après la torture du fouet et quelques mois de travaux forcés, sollicita du Roi, au nom de la Passion du Christ, le pardon pour l’esclave, précisant qu’étant pauvre, il avait besoin des revenus du travail de son esclave. Il s’engageait à s’employer à empêcher Adão de retourner avec les capoeiras. Sa demande fut acceptée par le Tribunal le 25 avril 1789.

D’après Nireu Cavalcanti, “O Capoeira”, Jornal do Brasil, 15/11/1999, citant le códice 24, Tribunal da Relação, livro 10, Arquivo Nacional, Rio de Janeiro.

Lire l’original en portugais: O capoeira; notre traduction française.

A partir de ce moment, les documents policiers indiquent comme motif pour des arrestations “por capoeira” ou “por jogar capoeira”, et ce, pendant plus d’un siècle. Tout le monde sait de quoi il s’agit, les scribes policiers n’ont pas besoin de préciser le sens du terme capoeira, qui évidemment dans ce cas ne peut signifier “cage ou panier à poules” ou “végétation renaissante”, autres sens du mot capoeira en portugais du Brésil.

Des chercheurs ont essayé, en épluchant ces registres, de se faire une idée de ce qu’était la capoeira à Rio de Janeiro. On y trouve des motifs d’arrestation : “pour capoeira” : l’agent a arrêté le suspect alors qu’il provoquait des désordres qui gênent sans faire de victimes – sinon le motif serait “coups et blessures” – et sans motif clair – sinon le scribe indiquerait “agression et vol”, “extorsion”, etc. D’autre part il y a “pris à jouer au capoeira” qui est la danse et kriegspiel (jeu de guerre) décrite par Rugendas, qui est interdite et considérée par les autorités comme un divertissement intolérable. On peut parfaitement passer de l’un à l’autre ; le jeu peut s’envenimer, et on peut trouver du plaisir à semer la pagaille et la terreur dans le quartier. De toute façon, tous les divertissements des Nègres sont interdits. Debret, entre autres, indique que les rassemblements pour chanter ou danser s’achèvent rapidement “parce qu’ils fuient aussitôt de toutes parts, pour se dérober à la répression des soldats de la police, qui les poursuivent à coup de rotin” (Debret 1835:II,129). Comme les soldats du régiment de police interviennent dans tous les cas, la confusion est inévitable. Les rapports de police ne peuvent donner d’informations sur l’état du jeu de capoeira à l’époque.

“Être capoeira”, c’est-à-dire turbulent, perturbateur, est un motif d’arrestation sans autre justification. Le suspect aura été dénoncé, à tort ou à raison, ou aura offensé un policier. La correspondance des autorités policières montre que, la plupart du temps, la patrouille ne ramenait pas les prisonniers au poste; on les traînait jusqu’à un de ces coins de rue où un poteau était planté, et on leur donnait sans autre forme de procès plusieurs dizaines de coups de fouet.

Bibliographie (extrait)

Voir surtout:

  • Mary Karash, Slave Life no Rio de Janeiro, 1808–1850
  • Thomas Holloway,
    • “Healthy Terror;”, Hispanic American Historical Review, Duke University Press, n°69-4, 1989.
    • traduit en portugais: “Saudável Terror”, Estudos Afro-Asiáticos, 16, 1989.
    • Policing Rio – Repression and Resistance in a Nineteenth-Century City, Stanford U.P. 1993.
  • Les Rapports des présidents de Province et des chefs de la Police, numérisés (images) se trouvent sur internet: centre for research libraries (ressource externe).

Nous n’avons pas connaissance de travaux de ce genre sur Bahia ou d’autres villes pour cette période.

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Les nègres capoeiras divisent le gouvernement brésilien en 1821

L’année 1821

En 1821, les brésiliens découvrent la passion politique. Portugal et Brésil forment encore un Royaume Uni, dont le trône est établi à Rio de Janeiro. Loin de la Cour, les Portugais ont réuni à Lisbonne une Constituante afin de limiter les pouvoirs monarchiques, comme l’ont fait les Espagnols un an auparavant. A Rio, il y a peu de livres, peu de nouvelles, et beaucoup de discussions. On parle des révolutions anglaise, américaine et française avec emportement. Les voyageurs décriront les discussions animées dans les boutiques de barbiers, et comment elles pouvaient dégénérer en bagarres. Les classes dirigeantes, plus discrètes, ne sont pas moins agitées, et perplexes, alors que s’invente le Brésil indépendant.

Il n’est pas question, pour la plupart des Constitutionnels, de remettre en cause l’esclavage; mais il se trouve que cette institution crée des difficultés juridiques insurmontables. D’où la controverse à propos des Nègres capoeiras que nous allons transcrire et traduire.

Police et justice en 1821 (sélection d’événements)

  • Février — démission de Paulo Fernandes Viana, Intendant de police, remplacé par João Inácio da Cunha.
  • Avril — Départ du roi João VI pour le Portugal; régence au Brésil de son fils Pedro.
  • Mai — Un décret de D. Pedro interdit d’emprisonner des personnes libres sans mandat judiciaire ou flagrant délit.
  • –?– — L’intendant de police da Cunha ordonne que les esclaves arrêtés pour capoeira ou désordres soient libérés sans punition, à moins qu’il n’y ait des accusations formelles.
  • 29 novembre — Avis de la Commission Militaire à Carlos Frederico de Paula, ministre de la Guerre.
  • 5 décembre — Retour à la pratique antérieure, selon la représentation de la Commission Militaire : les patrouilles militaires usent du fouet.
  • Décembre — Lettre de l’intendant de police da Cunha au régent (Pedro) pour s’opposer à la mesure.

Texte de la Commission Militaire (extrait, 29 novembre 1821)

La Commission Militaire, qui exerce le gouvernement des armes en cette Capitale et province, reconnaissant la nécessité urgente d’être châtiés publiquement et péremptoirement les nègres capoeiras, arrêtés par les escortes militaires dans des désordres, et réprouvant entièrement le système suivi par l’Intendant général de la Police, d’ordonner qu’on les relâche, dès lors qu’ils n’ont pas été reconnus coupables par un jugement, d’où résulte un préjudice pour leurs maîtres, qui sont obligés à payer les dépenses de la prison et une perturbation continue à la tranquillité et au calme publics, et même à la sécurité de la propriété des citoyens ; vu que par défaut des châtiments du fouet, seuls qui les apeure et les aterre, s’ils vont perpétrant des morts et blessures, comme il est arrivé il y a peu de jours, qu’il s’est fait six morts par lesdits capoeiras, et beaucoup de blessures de couteau : et ayant pris les mesures qui sont de son ressort, la même commission militaire, il n’est pas possible qu’on atteigne les fins auxquelles elle est destinée sans que se prenne celle qui est désignée comme la seule qui puisse concourir au bon résultat qui convient.

(Quartier-Général de la Vieille Garde, 29 de novembre 1821. Signataires listés.)

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Points de vue divergents en 1853

Charles Expilly et la danse capoeira

EXPILLY, Charles (Salon-de-Provence 1814–Tain-l’Hermitage 1886), Le Brésil tel qu’il est, Paris 1862.

Expilly, auteur de feuilletons, tenta, muni d’un petit capital de vingt mille francs, une émigration au Brésil, comme industriel fabricant d’allumettes, à Rio de Janeiro. Il y resta durant dix-huit à vingt-quatre mois vers 1853-1855. Il ne fit pas fortune et revint en France. Il collabora alors à des journaux et des revues, s’intéressant désormais à l’administration et aux problèmes de l’émigration. Il relata son expérience au Brésil dans deux livres d’un format, d’un prix et d’une rédaction populaires, où il prenait le contre-pied des ouvrages déjà parus sur ce pays.

Extrait de sa description de la place de la Carioca (pp. 93–94) : la place est envahie dès le point du jour par des esclaves des deux sexes; on y trouve des nègres qui s’étendent sur la terre, des négresses quitandeiras accroupies le long des maisons, et des danses qui tiennent soit de la capoeira, danse du combat, soit de la batuca, danse amoureuse. Pittoresque et provocante, cette danse a son cachet.

Divergence avec le rapport du chef de la police

Expilly situe la capoeira comme une danse de nègres et négresses, place de la Carioca, vers 1853, et ne l’érige pas en menace pour l’ordre public. Son opinion contraste avec le rapport du chef de la Police, Alexandre Joaquim de Siqueira, qui décrit les capoeiras comme les auteurs d’homicides et de blessures graves, poussés par le “plaisir de voir couler le sang” et rapportant des épisodes de meurtres commis en peu de temps.

Il est difficile de concilier le témoignage d’Expilly et le rapport du chef de police. Holloway note qu’en 1852 un juge estime que les cent-cinquante coups de fouet infligés aux nègres faits prisonniers par la police pour “capoeira” – il n’y a ici ni blessures légères ou graves, ni mort – constituent un châtiment excessif (“Healthy terror”, Hispanic American Historical Review n°69-4, 1989, p.653).

Les chefs de la police pour l’année 1857 soutiennent que, en comparaison avec d’autres capitales européennes et malgré une police moins organisée, le nombre de crimes à Rio n’est pas excessif, compte tenu d’une population nombreuse et hétérogène.

Cette comparaison est délicate : les chefs de la police expliquaient parfois l’augmentation du nombre des crimes par une amélioration de la collecte statistique. Les tableaux et rapports montrent que les capoeiras tuent moins que les accidents, moins que les suicides et moins que les crimes domestiques. L’importance donnée à la répression de leurs excès varie considérablement selon les chefs de la police.

Reste à se demander si le dénigrement de l’Africain au Brésil et de ses coutumes n’est pas à l’origine de l’application de l’expression capoeira à toute espèce de violence gratuite. Ce serait le point de vue du chef de la police, tandis que le Français Expilly distinguerait le jeu ou la danse capoeira des violences, à ses yeux normales ou inévitables en réaction à l’esclavage et aux contraintes de la vie des classes pauvres.

La capoeira des rapports de police au code pénal

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’enchaînement de la répression et de la turbulence des capoeiras a fait des ceux-ci un symbole de l’insécurité urbaine. Les journaux réclament constamment des mesures contre les perturbateurs, les ministres mobilisent les forces de police, des députés proposent des lois. Aucun d’entre eux ne distingue entre les activités faisant des victimes et les divertissements simplement ressentis par les autorités comme indignes ou troublant la tranquillité publique, sans léser quiconque.

L’interdiction de jeux ou distractions populaires n’est pas particulière au Brésil : la plupart des nations du vieux continent ont eu leurs règlements contre diverses sortes de jeux plébéiens. Au Brésil de la fin du XIXe siècle, les élites, très tournées vers l’Europe, ne manquaient pas d’exemples dans ces pays qu’ils admiraient. Le célèbre pamphlet de Paul-Louis Courier, Pétition à la chambre des députés pour les villageois que l’on empêche de danser, de 1820 (disponible sur gallica.bnf.fr) témoigne des efforts de la Restauration monarchique et cléricale pour contrôler de près l’activité populaire après la Révolution française. De plus, les jeux violents, comme on appelait autrefois les sports de combat, comportent des risques de blessure. Bien que ce danger soit accepté par les participants, celles-ci pourraient déboucher sur des suites judiciaires, ou laisser des invalides temporaires ou permanents à la charge de la solidarité ou de la charité publiques ; en outre, l’entraînement au combat rend l’individu plus capable de résister à l’autorité : ces arguments justifiaient les répressions jusque dans les temps plus tolérants.

1870–1890 : vers une répression légale

En 1870 s’achève la guerre du Paraguay. Les soldats renvoyés à la vie civile cherchent des moyens de subsistance, si possible sans les contraintes de la vie dans l’intérieur. La plupart sont Nègres ou Mulâtres; certains doivent leur liberté au fait qu’esclaves, ils ont été donnés par leurs maîtres pour le service militaire en remplacement d’un fils ; ils renforcent le mouvement en faveur de l’abolition de l’esclavage. Le 28 septembre 1871, à l’issue d’une campagne de manifestations populaires, le parlement vote la Loi du Ventre Libre.

Les rapports des chefs de la police de Rio de Janeiro commencent à employer explicitement le mot capoeira pour désigner des catégories d’individus responsables de crimes ou de troubles. Francisco de Faria Lemos (rapport 1871) évoque que la quasi-totalité des crimes contre la personne ont été perpétrés par des individus de la classe la plus infime de la société — esclaves, étrangers, prolétaires et perturbateurs vulgairement connus comme capoeiras — et que ces crimes résultent parfois de motifs frivoles.

Ludgero Gonçalves da Silva, nommé chef de la police en 1871, réclame une loi contre les capoeiras. Il note la difficulté de poursuivre ces individus car beaucoup sont soldats en permission, gardes nationaux ou ouvriers réclamés par leurs commandants ; il affirme néanmoins exercer une surveillance active et espère réfréner leurs excès criminels.

Jusque-là, les chefs de la police n’avaient pas fait des capoeiras un symbole justifiant un renforcement des pouvoirs de la police au détriment des libertés populaires. Mais, progressivement, la catégorie capoeiras absorbe aussi les désordres causés par des étrangers, signalés auparavant séparément.

Le premier projet de loi spécifiquement dirigé contre la capoeira fut présenté en 1886 et de nouveau en 1887 ; il proposait des peines de prison avec travail de un à trois mois pour l’usage d’agilité et dextérité corporelle connue comme exercice de capoeira en vue de provoquer des désordres, avec aggravations en cas de réunion en bandes ou d’usage d’armes.

Ce n’est qu’après l’abolition de l’esclavage (1888), l’organisation de la Guarda Negra, la chute de l’Empire, et après une campagne effective de liquidation de la capoeira à Rio de Janeiro, que la loi fut en 1890 intégrée au Code Pénal du Brésil.

Loi de 1890 (extraits)

Le Código Penal (décret nº 847, 11 octobre 1890) inclut un chapitre “Dos vadios e capoeiras” avec, notamment :

  • Art. 402 : Faire dans les rues et places publiques l’exercice d’agilité et dextérité corporelle connu sous la dénomination de Capoeiragem … Peine: prison cellulaire de deux à six mois. L’appartenance à une bande est circonstance aggravante; la peine est doublée pour les chefs.
  • Art. 403 : En cas de récidive, application de peines plus lourdes; les étrangers seront expulsés après avoir accompli leur peine.
  • Art. 404 : Si dans ces exercices de capoeiragem est perpétré un homicide, une lésion corporelle, un outrage à la pudeur, ou s’ils troublent l’ordre public ou sont trouvés avec armes, ils encourent cumulativement les peines prévues pour ces crimes.

Après la loi

La loi n’interdisait pas formellement la pratique de la capoeira dans des lieux privés. Cela n’empêcha pas que la police la poursuive en tous lieux. Mais cette répression, directe, sans l’intervention de la justice, ne donna, à Rio de Janeiro, qu’un petit nombre de procès, et, à Bahia, aucun.

Dès 1876, le personnage du capoeira, puis le jeu de capoeira avait commencé à intéresser les classes intellectuelles, suscitant des descriptions beaucoup plus détaillées que celle des rapports de police.

Bibliographie (sélection)

  • Bretas, Marcos Luís, “A Queda do império da navalha e da rasteira – A República e os capoeiras”, Estudos Afro-Asiáticos, 20, junho 1991, p. 239-256.
  • Dias, Adriana Albert, A malandragem da mandinga: o cotidiano dos capoeiras em Salvador na República Velha (1910-1925). Salvador, Bahia, 2004.
  • Rego, Valdeloir, Capoeira Angola – ensaio socio-etnográfico, Bahia: Ed. Itapoan, 1968.
  • Ricci, Maria Lúcia de Souza Rangel, Guarda Negra – Perfil de uma sociedade em crise, KMK, Campinas, SP, Brasil, 1990.
  • Soares, Carlos Eugênio Libano, A Negredada Instituição - Os capoeiras no Rio de Janeiro, Prefeitura do Rio de Janeiro - secr. Cultura, 1994.
  • Trochim, Michael R., “The Brazilian Black Guard - Racial Conflict In Post-abolition Brazil”, The Americas, Volume XLIV – January, 1988 – Number 3, p. 285.

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